chiotassesQuand je me suis lancé dans le cinéma numérique, quelques années avant qu'il arrive dans les salles, c'était d'abord pour voir se concrétiser des rêves : des films à l'affiche dans n'importe quel cinéma (une copie numérique ne coûtant presque rien), des concerts projetés live sur grand écran, .... Ces rêves sont devenus réalité mais la réalité n'a pas été à la hauteur.

La révolution numérique du cinéma a eu sa face sombre : vocations brisées, suicides ou tentatives, déménagements précipités pour aller travailler ailleurs loin de sa famille,... On dira que toutes les révolutions finissent par mettre des têtes sur des piquets mais est-ce que ça doit valoir aussi pour celles qui sont simplement le fruit du progrès technologique ? Celles là n'ont pas vocation à renverser chiottescompletdes dictatures et elles sont  de plus en plus fréquentes, à la limite du banal (tiens, voilà l'intelligence artificielle). Alors autant éviter les morts.Je vais essayer d'analyser comment la révolution numérique du cinéma, que j'ai suivie de près, a provoqué ses dommages collatéraux. C'est facile à dire aujourd'hui mais on aurait certainement pu limiter les dégâts.  

 

Génèse

Le cinéma numérique commence par la naissance d'une technologie révolutionnaire, le DLP cinema de Texas instruments, au début des années 2000. Cette puce permet de projeter sur grand écran des images numériques d'une qualité équivalente à celles issues d'une pellicule 35mm.

welcome to the digital cinemaDes fabricants de projecteurs acquièrent la licence de Texas Instruments et se mettent à fabriquer des prototypes de projecteurs numériques de cinéma. On commence à en parler, de leur prix notamment, parfaitement hallucinant. C'est de bonne guerre : pour démontrer les qualités d'une technologie que personne ou presque n'a encore vue, rien ne vaut un prix astronomique; et plus il est élevé plus il y aura de marge de manoeuvre pour le faire baisser.

Les fabricants entament des discussions avec leurs futurs acheteurs, les exploitants de salles de cinéma : on étudie les moyens d'adapter les prototypes aux besoins des salles; on lance la réflexion sur le modèle économique du cinéma numérique. A ce stade, les exploitants de salles sont très frileux ou très attentistes : on en reparlera dans 20 ans, 30 peut-être.

Eviter les questions qui fâchent

Arrive un moment où le prix du projecteur numérique baisse drastiquement (il ne s'est rien produit de particulier, le prix initial était seulement disproportionné). C'est là qu'un premier projecteur numérique est installé dans un cinéma, dans des conditions floues. Comme le prix officiel de l'équipement est encore très élevé, on se demande si l'exploitant l'a vraiment payé. On n'en saura pas plus.

Puis une poignée de cinémas s'équipent dans divers Etats américains et dans d'autres pays sans qu'on sache là encore qui a payé quoi et combien. Tous les exploitants, où qu'ils soient dans le monde, doivent sentir que la révolution est à leur porte, dans un cinéma pas trop loin de chez eux.

Les dicussions sur le modèle économique reprennent plus sérieusement. Ce modèle repose sur trois piliers : les coûts des équipements de projection petit Sony de ctnumérique; les recettes supplémentaires que la nouvelle technologie est susceptible de faire gagner aux exploitants; et les économies qu'elle doit leur permettre de réaliser (sur le coût de la location des copies de films, les frais de fonctionnement des projecteurs,...).

A ce stade, les coûts d'acquisition restent très élevés et les simulations effectuées pour estimer les nouvelles recettes potentielles ont du mal à convaincre : oui, il sera possible de programmer n'importe quel film dans n'importe quel cinéma mais est-ce que les spectateurs iront pour autant plus dans les salles ? Oui, on pourra diffuser des concerts rock en direct sur les écrans le samedi soir mais combien de gens vont venir ? 

La réflexion sur les sources d'économies potentielles est moins sujette à caution mais pas tellement plus convaincante : la différence entre le prix d'une copie 35mm et celui d'une copie numérique (un fichier d'images et de sons) est conséquente mais les frais de maintenance des nouveaux projecteurs sont élevés et surtout, il faudra changer d'équipement tous les dix ans (alors que  les projecteurs traditionnels sont quasi increvables : jusqu'à 40 ans d'espérance de vie).

Reste une source d'économies qui pourrait peser lourd : les projectionnistes. Seront ils encore utiles après le passage au numérique ? La question est posée évidemment mais en catimini : trop explosive. Pourquoi risquer un clash avec le personnel de cabine à ce stade alors que tant d'autres questions restent à régler ? La crainte est pourtant peu justifiée vu que le taux de syndicalisation des projectionnistes est proche de zéro.

L'heure trop tardive du grand déballage

Les projecteurs s'améliorent constamment et leur prix continue à baisser. Le nombre d'early adopters (primo-adoptants) progresse, sans être considérable. Les studios hollywoodiens, auxquelles le numérique va faire réaliser des économies considérables sur les copies de films puisqu'ils en tirent des dizaines de milliers par an, commencent à s'impatienter : ils avertissent les exploitants que bientôt ils ne leur fourniront plus des copies 35mm, uniquement des fichiers numériques. Les laggards (comme on appelle en anglais les traînards qui vont être parmi les derniers à s'équiper) commencent à s'inquiéter, à paniquer même pour certains. Comment vont ils financer ces équipements numériques qui paraissent toujours hors de portée ?

On rentre dans la phase appelée le chasm (le gouffre) dans la succession de phases qui ponctuent l'émergence d'une nouvelle technologie. Il ne se passe plus rien. Pas de nouvelles installations en perspective dans les salles. Tout le monde attend et retient son souffle. Mais le calme est apparent car en coulisses on est entré dans la dernière ligne droite des tractations. Le moment où tout est déballé pour convaincre les récalcitrants.

The chasm 1

Alors subitement, on le crie haut et fort : la projection numérique peut se passer de projectionnistes. C'est (enfin) sur la table. On est en 2008 - 2009 à la veille du déploiement massif des équipements numériques dans les salles. La réflexion a commencé à peu près dix ans avant. En dix ans, on n'a pas vu une étude sérieuse sur l'impact de la projection numérique sur l'emploi du personnel de cabine. Il n'en a jamais été question non plus dans les nombreux colloques sur le cinéma numérique. Une bonne partie des projectionnistes s'y sont déjà formés, souvent emballés par cette technologie dont ils vont être les pionniers. Leur rêve tourne au cauchemar.

Temps de conclure

d cinema hollywood 2Pardon, j'ai été un peu long. Si je dois en vouloir à quiconque dans cette histoire c'est d'abord à moi même : sur les quelques dizaines d'études que j'ai été amené à pondre en tant que consultant sur l'impact du cinéma numérique, pas une n'a analysé sérieusement les conséquences sur l'emploi des projectionnistes. J'ai tout juste effleuré le sujet quelques fois.

Aveuglé par les lendemains qui chantent promis par le progrès technologique ? Sûrement. Pas assez courageux pour soulever un sujet tabou ? Pareil. Je me permets quand même de m'octroyer quelques circonstances atténuantes : ayant animé plusieurs programmes de formation à la projection numérique, je me suis retrouvé en face de gens qui refusaient de croire à leur mort prochaine. C'est parfaitement normal et humain, surtout quand tout est fait pour que l'avenir reste indéchiffrable.

J'en arrive enfin à la morale de mon histoire : quand on sait qu'une innovation disruptive va détruire des emplois, mieux vaut en parler d'emblée. Si elle n'avait pas été enfouie aussi longtemps sous le tapis, la question de l'avenir des projectionnistes, qui ne sont pas si nombreux, aurait sûrement été résolue sans trop de mal.

La période qui a suivi 2009 a été douloureuse pour beaucoup d'entre eux. Certains circuits de salles ont traité la question sociale à la va vite quand ils sont passés au numérique. D'autres ont pratiqué des licenciements tellement massifs qu'ils ont été contraints de réembaucher quelques mois plus tard. Une preuve de plus que la question des projectionnistes aurait dû être mieux étudiée au préalable. J'espère que ceux qui ont dû se reconvertir dans l'urgence y sont parvenus et qu'ils aiment toujours le cinéma.