netflixabrasIl est toujours facile de se moquer a posteriori des gens qui se sont trompés mais c'est tellement bon. Les professionnels du cinéma se sont souvent trompés, à chaque fois pour de bonnes raisons. Au début des années 50 par exemple, les producteurs et les exploitants de salles américains avaient décidé qu'ils ne laisseraient plus leurs films passer à la télévision. Ils jugeaient qu'ils gagneraient plus d'argent en les ressortant régulièrement dans les salles qu'en les vendant sous forme de droits aux chaînes de télé. Le raisonnement était bon, à court terme.

k7 vhsAu début des années 1970, Universal et Disney ont poursuivi Sony devant la justice américaine pour l'empêcher de commercialiser ses magnétoscopes qui allaient, pensaient ils, les mener à la ruine. Dix ans plus tard, alors que 3,5 millions d'exemplaires avaient été déjà vendus, Jack Valenti, le patron de la MPAA (association des professionnels du cinéma américain), déclarait que le magnétoscope était plus dangereux pour son industrie que l'étrangleur de Boston (sic). Erreur : la vidéo est devenue quelques années après la première source de revenus du cinéma, jusqu'à l'arrivée du streaming.

Aujourd'hui, les cinémas boycottent Netflix. Comme le géant du streaming veut sortir les longs-métrages qu'il produit en même temps sur sa plateforme et au cinéma, alors qu'il est de coutume de laisser quelques semaines ou quelques mois d'exclusivité aux salles avant que les films soient diffusés sur d'autres médias, les exploitants s'estiment lésés. A juste titre. Mais que penser de leur riposte ?

Netflix est bien plus qu'une entreprise

A chaque fois que je lis un article sur Netflix, je suis effaré par ce qu'est devenu ce groupe en une quinzaine d'années (c'était alors un loueur de DVD) : 13 milliards de dollars investis en 2018 dans la production de programmes dont 82 films (Warner, le studio hollywoodien qui en produit le plus en est à 23 cette année, Disney à 10); 125 millions d'abonnés (+42% hors des Etats-Unis en 2017) qui utilisent un cinquième de la bande passante disponible sur les réseaux mondiaux haut débit, juste pour regarder Netflix.

logo netflixNetflix dicte la stratégie de tous les grands groupes impliqués dans l'audiovisuel : ceux qui sont déjà dans le streaming tentent de le suivre (Amazon, Youtube,...); ceux qui n'y sont pas encore investissent des milliards pour le rattraper (AT&T, Disney, Apple,...); et les autres, ceux qui n'ont pas ou plus les moyens de suivre, essaient vainement de lui résister (en particulier les chaînes américaines de télévision payante qui font de moins en moins d'audience : les moins de 35 ans les regardent presque deux fois moins longtemps qu'en 2010).

Netflix n'est manifestement pas qu'un acteur de plus dans l'audiovisuel mondial. C'est l'inventeur d'un nouveau mode de divertissement qui répond aux aspirations profondes de millions de consommateurs. Comme pour le magnétoscope il y a 50 ans, inutile d'espérer faire machine arrière.

Le pire reste peut-être à venir

Difficile maintenant de faire dévier Netflix de sa ligne, encore plus de le faire tomber. Son niveau d'endettement est certes considérable - 6,5 milliards de $, c'est ce qui lui permet de produire beaucoup, cher et à un rythme effréné - mais la finance est toute entière acquise à Netflix (la banque Goldman Sachs prévoit un doublement du nombre de ses abonnés d'ici dix ans).

neflix sanglantEt même si Netflix tombe, d'autres resteront (Amazon est très solide financièrement) et d'autres encore viendront les rejoindre; et il n'y a pas de raison que ceux là soient plus conciliants avec les exploitants de salles de cinéma. Quand par exemple Disney lancera l'an prochain son service de streaming et qu'il devra rattraper Netflix et Amazon et Hulu, on peut douter qu'il mettra ses blockbusters à la disposition des salles avant de les proposer à ses abonnés.

Et le cinéma n'en est qu'au début des hostilités. Netflix doit pour l'instant son succès aux séries, pas aux longs-métrages : ceux qu'il a produits et diffusés jusqu'ici ont été parfois salués par le critique mais n'ont pas remporté un succès considérable sur la plateforme (et encore moins dans les salles puisque les exploitants les ont boycottés pour la plupart).

Ce n'est que l'an dernier que Netflix s'est lancé dans la production de films à gros budget. Les premiers (des réalisations de Martin Scorcese et de Michael Bay entre autres) ne seront pas prêts avant quelques mois. Comme c'est avec ce genre de film que les cinémas génèrent l'essentiel de leurs recettes, la décision de boycotter Netflix va avoir des conséquences de plus en plus lourdes pour les salles.

Conclusion. Boycotter Netflix est stérile. On ne lutte pas contre ce qui ressemble à s'y méprendre à un gros rouleau compresseur. Il faut négocier et le plus tôt sera le mieux. L'avenir du cinéma sur grand écran est en jeu et j'espère que l'issue lui sera favorable. Je me fais moins de souci pour l'avenir de Netflix malgré tout ce qu'une telle entreprise peut avoir de remarquable. Je termine par ce petit poème :

Chers exploitants, 

Woody Allen ça passait

Les frères Coen ça fait carrément chier

On vous attend pour Scorcese

La Ballade de Buster Scruggs des freres Coen la critique